Il est possible que les lecteurs aillent chercher dans la poésie ce qu’ils ne trouvent pas assez dans les romans qu’on leur propose : un travail de forme et de langue. L’« offre » romanesque, oscillant entre romans conventionnels et entreprises autofictionnelles lorgnant à la fois sur le témoignage et le sujet de société, fait en effet souvent l’impasse sur un aspect néanmoins fondamental : la préoccupation esthétique.
La poésie leur offrirait ces partis pris qui font si cruellement défaut dans le roman d’aujourd’hui.
On pourrait y voir aussi le signe d’un renouvellement des générations chez les lecteurs. Depuis quelques années, nous connaissons, en France, un moment de désacralisation de la poésie. Ekke est la preuve qu’une nouvelle génération de lecteurs accomplit un geste qu’elle ne s’autorisait pas auparavant ; en s’en emparant, elle l’a transformée tant dans sa diffusion que dans sa nature.
L’« Instapoetry » (« Instapoésie »), née dans les années 2010, et dont la figure la plus notable est sans doute la Canadienne Rupi Kaur, a joué un grand rôle dans cette désacralisation et cette réappropriation de la poésie. En imposant une forme – poèmes lapidaires en noir sur fond blanc parfois agrémentés d’illustrations sibyllines – et des thématiques claires – maximes, aphorismes proches du développement personnel, importance de l’expérience corporelle et intime –, Rupi Kaur a suscité des vocations chez d’innombrables épigones, tant dans le monde anglo-saxon qu’à l’échelle mondiale.
Quoi qu’on puisse penser de la qualité strictement littéraire de cette production, elle a représenté un moment de bascule où la poésie a changé d’image publique : de pratique désuète, elle est devenue capable de s’adresser à nous tous, ici et maintenant.
Cette première étape a extrait la poésie du circuit éditorial traditionnel et de toutes les barrières symboliques et commerciales qui s’y rattachent, pour y préférer un rapport horizontal, la création de diverses communautés liées par des intérêts semblables.
En faisant des réseaux sociaux un médium de création et d’auto-diffusion, elle a contribué à ouvrir le cercle autrefois fermé de la poésie. Il n’est pas étonnant dès lors de voir se créer un nombre incalculable de revues, de soirées poétiques plus ou moins régulières.
J’ai dit au début de ce texte que, pour moi, ces transformations constituent une occasion de se réjouir. (…) Qui aurait pu prédire que, d’un seul coup, des lecteurs se mettent à lire à nouveau des poètes vivants ; et que ces lecteurs soient si jeunes ? (…) »
